Partager l'article ! Edito : Art sensible hautement inflammable: Le monde - si nous nous référons aux journalistes, politiques, économistes et autres experts m ...
Le monde - si nous nous référons aux journalistes, politiques, économistes et autres experts médiatiques - manque cruellement de poésie. Des faits, de froides analyses, des craintes, des
avertissements en tous genres, des précautions à prendre et d’innombrables conseils à suivre rythment nos jours et nos nuits et déforment notre perception du monde.
Ce bruit médiatique – que nous entendons sans écouter et que de célèbres entreprises s’acharnent à mesurer (l’unité de bruit médiatique détermine l’exposition et la tonalité d’un sujet
d’actualité, d’une personnalité ou d’une entreprise – fonction de la visibilité du sujet, s’exprimant en nombre de pages ou de minutes consacrées à ce sujet ; et fonction de l’audience des
supports, s’exprimant en nombre de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs ou d’internautes) – est bien loin de la notion d’art, expression désintéressée du beau. L’information n’a plus pour
seule vocation d’éclairer le lecteur, elle devient utile en haut lieu et la liberté d’expression, chère aux journalistes, devient un concept instable – ses fondations étant fortement perturbées
par de nouveaux enjeux politico-économiques qui tiennent le devant de la scène.
Tapie dans l’ombre de ces géants d’infortune, la poésie est en état de veille, une veille n’ayant – soulignons le – rien de médiatique. La poésie, ce n’est pas seulement l’art de combiner sonorités, rythmes et mots ; c’est également l’art d’éveiller les sens. Sensations, sensibilité ; la poésie nous touche à travers les images qu’elle suggère. Elle attise nos émotions et décuple l’acuité de la vie – avec, pour exemple, une simple brume nous faisant habituellement suffoquer et prenant un caractère magique sous la plume de Charles Baudelaire ; la brume devenant alors un « linceul vaporeux » propice aux divagations de l’imagination.
La poésie est un spectacle, parfois grandeur nature – qui n’a jamais ressenti, devant l’océan ou en contemplant tout autre paysage, la magie d’une vie irrémédiablement poétique ? –, parfois vivant – scènes ouvertes de poésie, expression théâtrale, slam. La poésie est, en quelque sorte, un spectacle vivant hautement inflammable qui anime ceux qui la devinent, la perçoivent, l’écrivent, la disent ou l’écoutent.
Le petit nouveau de la poésie, le slam – créé à Chicago il y a déjà 25 ans par Marc Smith – a d’ailleurs tout du spectacle vivant – art à la fois oral et scénique, le slam relie l’écriture à la performance. Initialement déclamé a capella sous forme de joutes verbales, le slam a progressivement évolué. Il s’enrichit désormais de sonorités acoustiques, électriques, métalliques ou exotiques dont la poésie musicale et littéraire incite à la rêverie, au voyage, à la méditation, à la contemplation et à la réflexion, le tout s’invitant à Avignon le temps d’un festival off.
Mouvement d’expression populaire originellement en marge des circuits artistiques traditionnels, le slam et ses variantes – une scène ouverte, une chanson de « spoken word », voire de rap, ou encore un one-man show poétique – offrent aujourd’hui encore de purs moments de poésie à ceux qui, refusant de se laisser polluer par les nuisances sonores de toutes sortes, savent encore écouter et prêter attention à des voix mettant les mots en valeur. Ces voix – certaines très talentueuses – redonnent tout son sens à ce que doit être la liberté d’expression : un absolu pas encore perverti par les unités de bruit médiatique.
Hors des remous médiatiques, le slam s’inscrit comme œuvre d’art car qu’est-ce qu’une œuvre d’art si ce n’est la recherche d’un paradis perdu, le souvenir de ce qui a existé et qui n’est plus – ou, du moins, de ce qui n’est plus en surface? Ce qui n’est plus aujourd’hui, dans le monde tel qu’il est généralement présenté, c’est le verbe désintéressé, la retenue, le silence. Le slam, aux antipodes du mutisme, ménage des pauses, joue avec diverses accélérations de rythmes et respirations, semant des silences destinés à nous faire entendre une histoire autre, écrite par des poètes du quotidien qui se battent pour un idéal artistique, façonnant le monde différemment, certes parfois à leur image.
Quand le monde manque cruellement de poésie, des voix s’élèvent dans une sorte d’ultime recours. Ironie du sort, ces voix ont trouvé avec internet, média lui aussi, et ses réseaux sociaux et culturels tels MySpace, un espace de liberté inespéré dont le web 2.0 est le nouveau symbole – le web 2.0 permettant la création et le partage de contenus (du texte au son, en passant par l’image). Initialement anarchique, internet se voit, comme tout média, de plus en plus réglementé, surveillé, analysé, scruté ; et il devient à son tour sujet d’étude pour les professionnels mesurant les unités de bruit médiatique.
Si la liberté d’expression est condamnée à courir le risque d’être pervertie par des
bureaux d’analyses et de tendances pour finalement tomber dans les filets de ces maniaques agissant en plein jour, à peine dissimulés par les longs imperméables du politiquement et de
l’économiquement correct, la poésie, quant à elle, se nourrit de ce climat ambiant de corruption. Subversive, la poésie a la capacité intrinsèque de troubler l’ordre – surtout quand celui-ci est
totalement dépourvu de passion, de compassion, de magie et de charme et qu’il oublie, à force de raisonnements et de logique, ce que signifie s’émouvoir. Toute ressemblance avec un ordre existant
ou ayant existé serait, bien-entendu, pure coïncidence et pourrait prêter à sourire si la poésie ne s’était pas tant interrogée sur les pages les plus noires de notre histoire, faisant aussi de cet
art, parfois, une âpre et nécessaire lucidité posant la question, non pas de la place du poète ou de l’artiste, mais de la place de l’humanité.
A lire :
La poésie après le chaos, Alain
Foix
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